Quand j’entrai dans la classe silencieuse, les élèves étaient déjà penchées sur leur devoir. La maîtresse me considéra avec mépris et je n’eus pas le temps d’ouvrir la bouche pour me disculper.
Je revois aujourd’hui dans ce matin clair, le trage, le cagibi, l’impasse.
Puis je revois la cour, les larges escaliers poussiéreux de l’école.
Enfin je revois la maîtresse si haute, immense tas de chair au dessus de ma tête, le doigt pointé sur l’horloge, le même doigt m’indiquant impérativement sans plus de paroles, le réduit des « punis » au fond de la classe où je devrais une fois encore, aller me courber dans le noir.
Il était 3 heures trente trois.


es rêves m'entraînent parfois dans au-delà terriblement éprouvant ;
Je deviens feuille de papier en train de flotter dans les airs par exemple ou bien pâte à mâcher, rectangle ou ballon, ou encore aspirée dans l’espace à des vitesses supra cosmiques par une entité indescriptible qui me laissera, Dieu merci, récupérer mon corps mais dans quel état ! fourmillant partout et complètement ravagé.
Je me réveille alors et accroche mon regard à l’écran lumineux de mon réveil comme à une bouée de sauvetage. Les meubles et objets de ma chambre m’apparaissent dans le sillage de sa lueur et je retrouve ainsi mon décor rassurant.
Fort heureusement ces rêves terrifiants ne viennent pas me visiter chaque nuit,pourtant je me suis mise à me réveiller régulièrement pour en surveiller l’assaut.
Les premières fois, je regardai mon réveil et trouvai bien alignés les chiffres rouges inscrits au cadran noir de ma nuit agitée ;
- trois heure trente trois -
et dans les jours qui suivirent, le constat fut le même ; à trois heure trente trois exactement, j'étais à nouveau réveillée et regardais l' heure sur l’écran de mon réveil.
Les jours ont ainsi passé avec ce petit détail qui s'était ajouté à ma vie et qui ne cessait de m'étonner. Effectivement, pour ne pas dire une nuit sur deux mais presque, je regardais mon réveil alors qu’il était trois heure trente trois.
Les rêves perturbateurs ne me harcelaient plus.
Il m'est tout de même arrivé de voir d'autres chiffres sur mon cadran, mais qui faisaient vite office d'exception venant confirmer la règle. J'en arrivais à me dire :
" tiens, je ne me suis pas réveillée à l’heure!"
L'absurdité s'en mêla quand une nuit où j’étais loin de la maison, je fus privée de mon réveil aux chiffres rouges sur cadran noir. Pour tout dire, je n'avais pas de réveil du tout si ce n'est ma montre bracelet posée à un mètre de moi, invisible, puisque son cadran des plus discrets n'offre pas de prise au regard sans une lumière volontairement portée sur lui.
Ce que je fis cette nuit là, quand éveillée depuis un certain temps déjà et ne parvenant pas à retrouver le sommeil, je regardai ma montre après y avoir braqué la lumière. J'ajouterai que j'étais restée dans l'indécision un long moment avant de me décider à le faire, donc je ne venais pas de me réveiller à l'instant.
Or au cadran de ma montre, il était marqué trois heure trente trois. Pourtant me disais-je, ma montre ne marquait pas forcément l'heure universelle et il se pouvait même qu'elle retarde ou avance d'une ou deux minutes.
Je fus encore plus troublée quand, me saisissant du livre qui accompagnait mon voyage, je repris le texte où je l'avais quitté la veille au soir :
Il s'agissait de « Tropisme » de Nathalie Sarraute texte xx.
Je lus ;
" il tapotait avec « trois » doigts de la main droite « trois » fois « trois » le vrai geste efficace pour conjurer… "
Visiblement, ce chiffre me poursuivait.
En rentrant de voyage, je décidai que cette heure serait absolument la mienne et pris acte de faire sonner mon réveil chaque nuit à trois heure trente trois.
A partir de ce moment, et comme à chaque fois que l’on est conscient en dormant qu’un réveil est programmé, je me réveillai juste avant le signal. Désormais, j’étais sûre que cette heure m’appartenait. Elle était devenue mienne.
Il fallait bien que j’en fasse quelque chose, que je l’utilise.
Que peut-on bien faire la nuit à trois heure trente trois ?
Je descendis donc à mon bureau et commençai à écrire ce texte.
La nuit suivante, je fis de même. Quand j’eus terminé l’ouvrage, je ne sus plus que faire. Je trouvai au salon une cigarette égarée par un visiteur et l’allumai en pleine nuit.
Je n’avais pas fumé depuis dix bonnes années.
Je la trouvai excellente.
Et puis je remontai me coucher.
Le lendemain, j’achetai un paquet de cigarettes. Le soir venu j’en fumai plusieurs goulûment et oubliai de remonter mon réveil. Je dormis fort bien jusqu’au petit matin.
Et c’est aux premières lueurs que le souvenir caché que mon corps et mon cœur n’avaient pas oublié réapparut dans la lumière :
Dans les années soixante j’étais une petite fille de six ans et demi. Mon école primaire était au bout d’une impasse dans la vieille ville de B. Pour m’y rendre je déambulais dans les nombreux « trages* » qui trouaient les courettes sombres des immeubles au fond des couloirs. Ils joignaient une rue à une autre et il fallait bien les connaître pour ne pas s’y perdre.
Un jour, revêtue de mon tablier de classe en vichy bleu et blanc et sautillant dans un de ces obscurs labyrinthes, j’entendis un son étouffé sortir d’un cagibi à bois.
Intriguée, je m’en approchai et attendis que la plainte se renouvelle. Ce qui ne tarda pas. J’étais toute petite mais je savais bien que c’était anormal.
Je croyais encore que dans les cagibis à bois il n’y avait que du bois.
* mot régional équivalent aux « traboules » lyonnaises
Je me mis alors sur la pointe des pieds et essayai aussitôt de coulisser la targette qui verrouillait la porte. J’eus bien de la peine. Mes petits doigts frêles ne m’étant pas d’un grand secours, il me fallut un temps infini pour sortir la tige de fer rouillée de sa gangue.
Quand je réussis enfin à tirer la porte j’aperçus mêlé à un tas d’immondices, une forme infâme et puante qui ne ressemblait à rien. Un amas de chiffons sales que mon cerveau de six ans et demi ne me permettait pas de décoder.
Je m’en approchai davantage et vis que le tas informe se mouvait faiblement.
Je voyais bien qu’il y avait de la vie là dedans… que c’était pas bien tout ça.
Prise de panique je repoussai la porte du cagibi et m’y appuyai, mon cœur faisant des bonds dans ma poitrine.Je gardai la porte en attendant l’aide d’une grande personne qui ne vint pas. Je n’osais pas quitter la chose. Nul ne passa.
Qui d’autre que les enfants utilisait les trages de la vieille ville? Ils étaient semble t-il effacés de leur mémoire dès qu’ils atteignaient l’âge adulte.
Et les adultes oubliaient tant de choses importantes.
Au bout d’un moment que je ne mesurai pas, le son étouffé qui passait à travers le bois noirci diminua.
Puis s’arrêta totalement.
Je me mis à courir de toutes mes petites jambes et retrouvai la rue au grand jour.
TROIS HEURES TRENTE TROIS
M