

es deux sœurs se déshabillent autour du calorifère. On l'entend siffler. Le père dit qu'il "tire bien". Son ventre rougeoyant est empli des grains de charbon qu'elles ont traîné de la cave à la nuit tombée. Leurs bras frêles sortent comme de jeunes branches des vêtements qui s'enchevêtrent au-dessus de leurs têtes, découvrant leurs poitrines nues pareilles à celles de jeunes garçons. Leurs tibias sont parsemés de bleus. Leurs jambes sont encore éreintées de la course engagée pour remonter à la lueur crépusculaire de la cour, laissant le trou noir béant de la cave, sa gueule sombre, derrière elles.
Comme à l'accoutumée, alors que le jour finit, la mère est installée à la table de la cuisine. Au-dessus de sa tête, jouxtant la cage aux oiseaux recouverte d'un linge, un vieux poste verni diffuse une pièce radiophonique qu'elle suit d'une oreille distraite tout en tricotant des petites culottes à trous-trous en coton perlé D.M.C. En face d'elle, le père lit le journal. Il lisse le papier du plat de la main pour bien l'aplatir.
Il est huit heures et demie, la vaisselle est rangée, la table est lavée. Les bruits du soir commencent à monter comme le chant des grillons en rase campagne. Les relents du souper stagnent dans la pièce commune. Par delà la fenêtre et sur les toits, le blanc-bleuté de la neige reflète la lueur de la lune.
Ils sont là autour du feu, le père, la mère et les deux enfants. Un doux engourdissement s'empare de chacun d'eux… petits riens qui terminent la journée ; bruit feutré d'un dé qui roule sur le tapis, frissonnement d'un bâillement retenu, froissement d'une page de papier, cliquettement des aiguilles, sons estompés qui annoncent la grande nuit. Puis la prière du soir sous le crucifix de la cuisine et les filles s'enfilent sous les draps glacés. Elles rentrent leur tête sous les couvertures pour retenir la buée opaque qui les réchauffe un peu. La nuit est bleu d'argent. Les glaçons s'entortillent sous le meneau de pierre de la fenêtre ouverte.
Le chambardement des éboueurs les réveille au matin. Ca racle et ça claque. La benne se plaint, elle grince. Les hommes s’interpellent, sifflent et ça recommence.
Il est l'heure de se lever, une nouvelle journée d'école commence.
Manon a treize ans, Julie est sa cadette. Elles sont dans la même classe. Chaque élève arrive au matin avec sa charbonnette et la dépose sur le sol auprès du gros poêle qui ronfle doucement ; les règles en ébonite viennent en cachette se fondre sur ses parois, laissant comme les limaces, de larges traces baveuses sur le métal brûlant. Odeur âcre.
Les murmures montent en crescendo jusqu'à la clameur. Le maître tape de sa main sur le bureau et les voix baissent puis remontent au rythme du geste du maître, et ainsi de suite, comme s'il dirigeait un orchestre. Les plumes Gauloises grincent sur les cahiers. Les chiffres saoulent, la poésie berce et invite au sommeil. Une mouche pleine passe en bourdonnant.
Manon porte une blouse bleue qui la perd dans l'espace. Toutes les élèves portent une blouse bleue et, quand elles se lèvent pour sortir, ca fait comme une grande vague dans la classe. Les unes ressemblent aux autres ; à personne.
Une ceinture boudine sa taille enflée par le pull en grosses mailles mis par-dessus le pyjama qui sera tiède ce soir. Les socquettes sont roulées en bas des chevilles et ses pieds traînent des godillots. Comme pour faire oublier cela, elle a enduit ses ongles d'un vernis nacré faisant ressembler le bout de ses doigts à un chapelet de perles fines. Le petit flacon chapardé à sa tante passe de mains en mains sous les pupitres. Une discrète vapeur d'acétone s'envole…Dans ses cheveux, il y a l'odeur de la maison du faubourg.
Visite médicale à l'école primaire.
Fin des classes ; derrière le paravent à trois pans, le médecin chuchote, son haleine acide flotte dans la pièce. Torses nus, les filles sont rangées par ordre alphabétique contre le mur.
Les seins de Simone sont lourds et leurs auréoles sont foncées. Ils pendent déjà.Les seins de Mauricette sont très ordinaires, ronds comme des assiettes à thé. Ceux de Manon ne sont que deux petites boules roses et dures qu'elle regarde pousser lentement le soir dans la glace de la salle à manger. Elle en mesure le diamètre avec le pouce et l'index. Ils sont bien présents. La liberté est derrière les fenêtres de la classe, dans les arbres, là où au printemps pépient les oiseaux.L'école est finie.
Manon est habile de ses mains. On décide qu'elle deviendra couturière, elle se débrouille si bien avec quelques morceaux de chiffons. Très beau métier. Elle tirera l'aiguille.
On ne lui trouva pas d'atelier, alors elle fut mise à l'apprentissage chez un fourreur de la vieille ville où elle entra comme arpète pour cinq francs par mois et les cours municipaux gratuits.
Le magasin "Au renard Argenté" est au fond de la cour. Sa vitrine lance des feux sur les murs de pierre noircis. Au-dedans, la lumière ruisselle sur le miroir à trois faces et les peaux enveloppent de leur parfum les femmes qui font des mines devant la grande glace. Au fond du magasin un long couloir étroit perdant sa lumière au fur et à mesure qu'il s'amenuise, mène à l'atelier. Le long des murs, des patrons de papier kraft se soulèvent au passage en chantant leur chanson de papier. Ils bruissent doucement.
On entre dans l'atelier où s'étalent deux immenses établis ; un pour le fourreur, l'autre pour la mécanicienne doubleuse.
L'établi du Maître est un autel. Le fourreur ressemble à un artiste. On voit bien qu'il a de l'inspiration. Il tient sa lame entre ses doigts levés et plonge subitement dans le cuir. Le geste est précis. Sans appel. Tel un chirurgien, il lance le scalpel, il se concentre et sculpte. Il détruit l'arête centrale de la bête pour recréer la forme géométrique qu'il a choisie; Il est un créateur.
Autour des établis, les murs rétrécis sont tapissés des peaux des animaux morts. Ils pendent en paquets maintenus par des anneaux de métal. Il y en a partout ; le mur est couvert de monstres aux dents luisantes et aux yeux évidés.
L'atelier est une caverne velue à l'odeur grasse. De lourds rouleaux de doublures moirées compriment les rayonnages d'une étagère et de multiples tiroirs aux façades habillées de boutons mordorés de toutes tailles scintillent à coté.Sur l'autre établi trône " Zabou " Le plateau de bois est son royaume. Les pelotes moelleuses où sont piquées ses aiguilles ont été confectionnées par elle et ressemble à son image ; elle est ronde et petite, les hanches basses, le mollet lourd. Elle a bien dix années de métier. Son visage est marqué par les nuits de veille en saison.
La saison ne laisse pas de répit. Le patron, à ces moments là dort allongé sur l'établi, pour quelques heures, assommé, la bouche ouverte, vieil enfant fatigué.Le visage de Zabou est lourd, sa peau rose est comme une pêche avec des milliers de petits poils blonds duveteux qui s'allongent en partant vers les oreilles et forment des cheveux qui partent dans la nuque. Sa chevelure est remontée en chignon sur le haut de la tête et de longues mèches rousses n'ont de cesse de s'échapper des pinces qu'elle repique machinalement sur sa tête. Elle est fagotée dans une blouse de nylon rose qui jure avec la couleur de ses cheveux. Ses yeux ne sont pas maquillés, mais des cernes bleutés la rendent belle; uniquement ses cernes la font belle.
Elle est lasse, lasse, et jure tous les jours qu'elle partira de cet endroit où sa vie s'effiloche, elle en a assez de cette vie de labeur. Elle dit qu'elle est éreintée et que le patron lui prend tout de sa jeunesse qui fiche le camp sans qu'elle y prenne garde, qu'elle vieillira sans s'en apercevoir. Elle dit sans cesse qu'elle doit se ressaisir. Manon la regarde et écoute ses jérémiades tout en refaisant ses gestes; elle apprend à pincer la peau morte entre les disques de métal et à faire démarrer le surjet avec la pédale qu'elle commande du pied. Elle apprend à forcer l'aiguille dans le cuir à l'aide du dé qui prolonge son doigt et dont à présent elle oublie de se défaire. Il fait partie de sa main, elle ne sent plus ce morceau de métal qui l'encombrait au début comme une prothèse qui aurait été inutile. Comme un doigt de plus à sa main.
Le Maître fourreur est un monsieur mince et de haute stature qui a de l'allure avec sa blouse de lin blanc serrée à la taille. Sa moustache bien taillée retombe de chaque coté de sa bouche et lui donne l'air un peu triste, amer. Ses doigts sont plats comme des spatules et agiles. Ses yeux sont rêveurs. Il est un artiste.Il joue du violon quand la saison s'arrête… juste avant l'autre saison qui revient si vite…
Autrefois il a été violoniste. Il jouait avec l'orchestre du théâtre de la ville, mais son rêve secret était d'être assis devant le chef d'orchestre, légèrement sur la gauche. Il est sentimental et s'afflige vite de la peine des autres. Il a de la peine aussi bien pour lui-même ; rien ne va jamais comme il voudrait, il n'est pas récompensé de ses sacrifices. Souvent ses yeux s'embuent. Evocation d'un souvenir secret ou peut-être d'un espoir connus de lui seul ?
Zabou le regarde en coin, alors il parle haut et se moque doucement de Zabou qui fait semblant d'être fâchée. Ils jouent et se font des niches. Zabou en profite pour redire qu'elle en a assez de cette vie de chien et il la calme en lui chantonnant que " Zabou est un hibou… qu'elle est son oiseau de nuit…qu'avec ses cheveux roux etc.…." Et ainsi, à chaque fois lui invente -t-il une ritournelle qui la fait rougir de plaisir.
Il aime les femmes. Il les enveloppe du manteau qu'il leur coud. Avec une grande délicatesse, il frôle leurs épaules, respire leur odeur, approche son visage au ras de leurs cheveux. Il lisse de la main les parements du vêtement pour qu'ils tombent bien sur le devant et sent au travers du poil tiède la rondeur d'une poitrine qu'il effleure au passage. Il empoigne les épaules à pleines mains pour ajuster le tomber du dos. Il ne cherche pas à séduire les femmes, il aime simplement à les habiller de cette fourrure douce qu'elles parfumeront de leur corps.
Dans l'atelier, les poils pénètrent partout ; dans les yeux, la bouche et les oreilles. Ils vous énervent et vous chatouillent. On se frotte les narines et les poils remontent un peu plus haut vers les sinus.
Ils ne vous lâchent plus.
Zabou aime son patron. Elle l'aime comme une personne dévouée aime son maître, sauf qu'en plus, elle en est vaguement amoureuse.
Le patron est marié à une jolie dame brune dont le visage est si pur qu'elle ressemble à une image. Manon ne connaît pas son prénom parce que Monsieur l'appelle "Madame".
Ses yeux sont de velours noir et emplis des questions qu'elle ne pose jamais.
Il n'a jamais le temps… Son temps il le donne à son travail et à Zabou dans l'atelier. Son métier l'engloutit totalement dit-il, parce que la Pâques est passée, il faut déjà préparer la collection de l'hiver suivant. Ainsi, la semaine vit-il en bas à l'atelier. Il monte bien parfois à l'appartement qui est juste au-dessus, mais toujours en vitesse. Il s'y lave et va jusqu'à y dormir un peu, juste pour dire qu'il est là aussi, mais sa tête est en bas parmi les skons, les visons, les astrakans et les moutons dorés. Tout de même, il passe le dimanche en famille avec sa femme et ses deux filles qui grandissent si vite. Elles sont allées du berceau au petit lit, puis du petit lit au parc et les voici sorties du parc et trottinant sans qu'il ait vu le temps passer.
Il n'en revient pas du temps qui passe.Ils s'en vont alors faire un tour en ville.
D'une main, il pousse la charrette des jumelles, de l'autre il prend le bras de sa femme et comme si de rien n'était, il commente les vitrines de ses confrères, puis ils s'arrêtent pour prendre le thé dans un salon sous la cathédrale, comme une famille unie, ordinaire ; heureuse.Pourtant quand Madame descend à l'atelier et qu'elle reste dans l'ombre du couloir où il la rejoint, on entend bien qu'il y a comme des gémissements, de sourdes injonctions et parfois même des pleurs. Les papiers krafts pendus derrière leurs dos souffrent aussi et se froissent. Il y a aussi le bruit des étreintes et des baisers volés, baisers de pardon, que Manon et Zabou font semblant d'ignorer en piquant du nez dans leurs ouvrages.
LE MAITRE FOURREUR
L

Manon est fascinée. Et puis, elle sent bien sur ses fesses, au travers des épaisseurs, la bosse que forme le sexe du patron sous son pantalon. Manon est troublée et elle comprend pourquoi Zabou aime ça. Comme Zabou, elle finit par être vaguement amoureuse de lui, surtout quand il la plaque contre lui. Parfois aussi, elle monte à l'appartement pour donner un coup de main à Madame qui est fatiguée. La chambre des petites sent le lait tiède et la lanoline. Elles sont mignonnes et gazouillent tout le temps.
Pendant que Madame dort, Manon, dans la nursery, repasse le linge. L'odeur de la lessive fraîche monte sous la chaleur du fer. A l'école, on lui a appris comment repasser le linge brodé sur son envers pour faire ressortir les ciselures de la dentelle. Elle sait faire ca.
Les bruits sont feutrés, l'appartement est vaste et cossu, tout y est étouffé, même les plaintes.
Pendant l'été, il arrive que Manon monte un étage de plus pour aller "taper" les manteaux qui sont mis en garde. Elle attrape deux baguettes de noisetier bien souples et frappe à toute vitesse en même temps qu'en douceur, tel qu'on lui a appris, le cuir gorgé des poussières de la vie. Le poil se redresse ou s'envole si le vêtement est fatigué. L'air devient irrespirable, pollué des millions de particules qui la font éternuer. Là, il y a un grand lit. Manon ne comprend pas bien ce qu'il fait ici. A chaque fois qu'elle monte, elle soulève doucement la couverture et constate que des tâches s'ajoutent les unes à coté des autres sur les draps. Elle ne sait pas qui dort ici en cet endroit réservé à la naphtaline et aux vêtements oubliés. Peut-être ce drôle de petit homme au nom imprononçable qui vient de temps à autre donner un coup de main à l'atelier pendant la saison et que dans son dialecte, seul le patron comprend. Manon se demande quel secret, quel service rendu au temps d'avant les lie encore aujourd'hui. Une histoire de guerre sûrement.
Il fait chaud. On entend dans la cour quelques notes qui s'envolent.
En face, la flûtiste fait ses gammes puis commence sa répétition. Les fenêtres sont ouvertes et les notes envahissent l'espace. Elle joue de la flûte traversière, alors pour ne pas qu'on "n’entende plus qu'elle" le patron prend son violon et se met à jouer aussi. Il fait quelques gammes qui grincent puis se met à interpréter à toute vitesse et avec virtuosité le "canari" de Paganini. On voit bien qu'il sait épater la galerie avec ces notes diaboliques qu'il n'a jamais oubliées. Zabou est fière de lui et tremble d'émotion. Elle arrête de coudre. Manon a envie de chanter. C'est l'été.
Puis l'automne revient. Le patron referme l'étui de son violon. La flûtiste n'ouvre plus sa fenêtre parce que le froid en cette région est vite là. La sonnette du magasin se remet à tinter. Les manteaux doivent être prêts avant la Toussaint. Ceux qui étaient en garde sont redescendus et livrés. Ceux qui sont démodés sont transformés. Les "mités" sont réparés. D'autres sont taillés dans les peaux que les pelletiers ont déversées dans l'atelier durant l'été.
Maintes fois, Manon a observé le maître. Il a fait son choix en passant le pouce au ras du cuir et regardé le poil se redresser. Il en a tâté l'épaisseur, éprouvé la solidité; elle l'a vu plisser les yeux pour juger de la beauté d'une arête, cligner de l'œil au pelletier qui faisait l'affaire et éconduire le camelot.
Le patron a la peau des doigts lustrés par la fourrure. Ses doigts brillent.
Manon entame sa deuxième saison. Elle sait ce qui l'attend; elle ne dormira plus longtemps : Elle rentrera seule dans la nuit, laissant la trace de ses pas dans la neige qui en étouffera les bruits. Inquiète, elle traversera la ville endormie avec toutes ces ombres tapies alentours et sous les porches.
Dès que les bruits renaîtront au matin elle repartira au travail. Elle ira livrer quelques manteaux en glissant sur la neige déjà souillée.
A midi sonnera la sirène de la ville et la journée sera bien entamée. Et pourtant, si loin sera le soir.
Manon va sur ses quinze ans. Elle voit sur le visage de Zabou que le patron a caché une paillardise derrière ses mots. Ses paupières se sont baissées, une rougeur est passée sur son visage. La nuit, quand elle quitte l'atelier, Zabou, elle, continue à travailler et à se plaindre. Le patron s'allonge pour une heure ou deux sur son établi et c'est un peu comme si elle le veillait. Il est éreinté, éreinté.
Manon est agile de ses doigts maintenant. Ses gestes sont sûrs et rapides. Dans six mois, elle passera son C.A.P.de mécanicienne doubleuse dans la fourrure.
Avec l'accord du patron, elle a cessé d'aller aux cours municipaux. Aux cours municipaux obligatoires, elle avait été rangée dans la catégorie des coiffeurs, à cause des poils. Parce qu'il n'existait pas de classe de "mécanicienne doubleuse dans la fourrure" Manon dérangeait. Elle n'avait pas été prévue dans le répertoire de la mairie. Au début, elle faisait un peu d'arithmétique avec les coiffeurs, mais ils recevaient des gommes dans la figure ou bien des brosses à tableau sur le paletot car ils ne voulaient rien comprendre aux chiffres. Le professeur, envoyeur de projectiles était excédé et lançait des injures comme quoi ils n'étaient que des "bons à rien". Ainsi se trouvait-elle dans la classe des "bons à riens". Certains soirs, ils arrivaient avec leurs têtes de mannequin sous le bras ou dans un sac en plastique et, l'installant sur une table, se mettaient à faire des mises en plis sur les cheveux morts avec des pinces plates, ce qui, paraît-il, était très difficile. Pendant ce temps, à l'aide d'un catalogue fourni par la mairie, Manon recopiait à la mine de plomb, des visages surmontés de coiffures très compliquées, avec des crans et des boucles. Elle reproduisait les ombres et tout ca, et le professeur lui faisait beaucoup de compliments.Manon ne passa pas son C.A.P. car elle tomba malade.
Les nuits de veilles, sa fragilité, la conduisirent à soigner une tuberculose dans un sanatorium. Elle partit pour deux longues années au bord de la mer. Elle resta sous des couvertures en plein air les après midi à l'heure de la sieste. Elle tenta de dessiner le soleil, le vent, la pluie, la solitude. Elle ne vit plus la neige. Le soleil restait longtemps sur la plage avant de partir dans la mer, et à l'extinction des feux obligatoires elle pouvait encore lire en cachette à son dernier rayon rougeâtre. Quand elle fut guérie, elle rentra au pays.
Elle avait oublié que dans la rue il y avait la vie. Des voitures qui roulent, des gens qui s'interpellent et se croisent, des lumières qui clignotent, des cageots qu'on descend des camions en heurtant les trottoirs devant les étals. Elle ne savait plus rien de tout cela et sursautait à tout bout de champ dans les bruits de la foule. Car là bas, bercée par le silence, les soins dans les salles blanches, les interdictions de toutes sortes, elle s'était comme endormie. La vie s’était ralentie un peu comme une lumière que l'on tamise et qui invite au sommeil. Elle avait presque dix huit ans et envie de vivre, de rattraper ces longs mois qui s'étaient envolés au bord de l'eau. Les promenades sur le sable avaient galbé ses jambes fines et ses hanches s'étaient légèrement épanouies. Enfin, elle avait de vrais seins fermes et soyeux, nacrés, frémissant sous sa chemise. Elle aimait à les sentir bouger au rythme de ses pas et par moment, les contenait de la paume de ses mains pour le simple plaisir de sentir leur rondeur. Elle lut dans les regards croisés au hasard, le jour dans le soleil, le soir dans la lumière, qu'elle était devenue belle, qu'elle était devenue une femme. Elle commença à sortir et se mêla aux jeunes gens qui se pressaient dans les caves le samedi soir pour danser le rock et s'embrasser. C'est là qu'elle rencontra Josué.
Elle s'inscrivit dans une école de dessin où elle étudia pendant deux années, et se maria avec Josué. Ils partirent dans une autre région de France où ils s'installèrent. Elle y éleva quatre beaux enfants ; une fille et trois garçons. Parfois, il lui avait été donné de passer au pays, mais elle n'était jamais repassé à l'atelier au fond de la cour, dans la vieille ville.
Un jour d'hiver pourtant, trente cinq années plus tard, elle se décida. L'enseigne « Au Renard argenté » envoyait sa flèche bleue sous la voûte sombre.
Le magasin était toujours "au fond de la cour". Elle emprunta le long couloir obscur et tout au bout la lumière des vitrines ruissela sur la pierre gelée.
Elle avança son front sur la vitre froide, hésitante. Elle y rencontra son reflet gris d'argent. Elle venait d'avoir cinquante ans. Quand elle poussa la porte, le carillon tinta. Il n'avait pas changé, il chantait les mêmes notes. Des vêtements de cuirs et de daims avaient repoussé un peu plus loin les portants de manteaux de fourrure. Manon tremblait un peu quand des pas venant de l'atelier se firent entendre.
Une personne venait à elle. Qui serait-elle et qu'aurait-elle à lui dire ?Mais voici que le visage de Zabou apparut. Il n'avait pas changé. Le chignon indompté était là, avec ses pinces inutiles. Les cernes délicats bordaient ses yeux étonnés. Elle reconnut immédiatement Manon. Elles s'approchèrent l'une de l'autre et s'étreignirent. Les yeux de Zabou se mouillèrent.
Elle dit :
- "Je vais appeler Monsieur"
Elle appuya sur un bouton électrique caché derrière la banque au vernis à peine écaillé et quelques instants plus tard, Monsieur apparut à son tour. Il était toujours grand et bien plus beau encore. Ses cheveux et sa moustache étaient blancs de neige. Son visage était très doux.
Il étreignit Manon à son tour et se tournant vers Zabou il dit :
-" ça alors !"
Zabou le regarda avec un amour immense dans les yeux.
Lui la fixait d'un air entendu, et c'est en voyant ainsi leurs regards se pénétrer que Manon compris à ce moment précis qu'ils étaient amants depuis longtemps… depuis si longtemps…
Le patron cligna des paupières. Leur histoire était derrière. Il ajouta :
Dieu que le temps passe vite !
Zabou aime quand monsieur la prend pour mannequin. Il fait les premiers essayages sur elle parce qu'elle est déjà une femme. Manon, elle, n'a pas encore de formes. Elle n'a que treize ans et demi, mais si parfois Zabou est trop occupée et qu'il l'a sous la main, elle fait le modèle à sa place. Alors elle comprend pourquoi Zabou aime ca ;
Il fait glisser la fourrure sur le nylon de sa blouse…zip…ca crisse…et l'attire contre lui pour replacer en face du miroir, un pan qui grince, un boutonnage mal ajusté. Son dos est plaqué sur le devant de ce grand corps d'homme, contre sa large poitrine qu'elle devine velue et douce comme le vison. Les poignets du Maître sont couverts de poils brillants qui s'étiolent sur le dos de ses mains et finissent sur les phalanges de ses longs doigts.